
Je tremble encore.
Il y a trois heures, j’ai fait quelque chose que je n’avais jamais osé faire avant. J’ai confronté quelqu’un. Un inconnu, dans sa voiture, qui venait de me griller la priorité. Je suis sortie de la mienne, j’ai marché vers lui, et je lui ai parlé. Calmement. Fermement. Sans crier, sans l’insulter. Juste pour lui rappeler les règles.
Et maintenant, j’ai envie de pleurer
Pas parce que j’ai eu peur de lui. Pas parce qu’il m’a manqué de respect. Mais parce que je me sens coupable. Coupable d’avoir osé dire non. Coupable d’avoir refusé de me soumettre.
Pourquoi ?
Ce qui s’est vraiment passé
J’étais en voiture et je m’apprêtais à travers un petit pont à une voie sur lequel j’avais la priorité. Or, au moment où je me suis engagée, une autre personne s’est engagée également de l’autre côté, me grillant ainsi la priorité et refusant de reculer. Je ne sais pas ce qui s’est réveillée en moi mais j’ai refusé de faire marche arrière. Je connais très bien cet endroit : les personnes d’en face, celles qui n’ont pas la priorité donc, forcent souvent le passage parce qu’elles n’ont pas envie d’attendre.
C’est là que je suis sortie de la voiture et que je suis allée confronter l’autre conducteur. C’était un vieux monsieur, qui est lui aussi sorti de sa voiture et nous avons discuté. Je suis restée très calme. Je lui ai demandé s’il savait que j’étais prioritaire sur cette voie et il m’a dit que non, et que de toute façon, il s’était engagé. Je lui ai gentiment expliqué qu’il y avait des panneaux qui indiquent la priorité et il s’est platement excusé à coup de : “je suis à votre service madame”, “je vous souhaite tout le meilleur madame”, “que Dieu vous garde madame”.
Je pense qu’il a tenté de m’énerver avec ses grandes phrases sorties de nulle part, énumérées sur un ton mielleux. Il s’est incliné exagérément dans un mode de soumission face à moi. Je lui ai simplement répondu que je ne lui demandais pas d’être à mon service mais de simplement respecter le code de la route. Tout ça dans un tonnerre de klaxons de conducteurs derrière lui. Il a fini par faire marche arrière et je suis partie.
Pourquoi je tremble encore ?
La culpabilité, cette vieille amie… ou connaissance. Elle me répète en boucle ces mêmes phrases que je connais par coeur depuis des années :
- « Tu as exagéré »
- « Tu aurais t’écraser et reculer »
- « Les gens t’ont klaxonné. Ils avaient raison. »
Il y a aussi probablement la peur du jugement. Est-ce que quelqu’un m’a reconnu à cet endroit ? Un collègue de travail ? Qu’ont-ils dû penser ?
Et puis, bien évidemment, l’éducation qui me colle à la peau.
- « Sois gentille, discrète. »
- « Ne fais pas de vague, ne cherche pas les problèmes. »
- « Reste en sécurité, tu risques de te faire agresser. »
Et face à tout ça, il y a la réalité, cette petite voix, très faible, qui tente de me rassurer en me rappelant que j’ai simplement défendu mes droits, mon espace, tout en gardant mon calme. J’ai juste… osé dire non.
Ce que cette scène me révèle
Je suis ancrée dans un conditionnement qui a bien des décennies déjà. Dès l’enfance, on m’a appris à :
- Céder pour éviter les conflits et ne pas me mettre en danger,
- Sourire même quand on me marche sur les pieds,
- Me taire même si la situation m’est totalement injuste et défavorable,
- Minimiser (« Ce n’est pas si grave », « Laisse tomber »).
- Avoir peur des hommes, des femmes, des agressions, des réglements de comptes.
Et pour toutes ces raisons, j’ai peu à peu développé un syndrôme particulier : celui de l’imposture social. J’ai ainsi fait passer le confort des autres après le mien. Ce constat réveille en moi des scènes passées que j’ai amérement regretté.
Mais aujourd’hui, j’ai refusé, j’ai dis non, j’ai pris ma place. Et ça dérange.
Pourquoi est-ce si difficile d’assumer ?
Depuis toujours, la société déteste les femmes en colère. Elles sont qualifiées d’hystériques, de difficiles, d’agressives. J’ai entendu bon nombre d’hommes me dire qu’une belle femme était calme, polie, serviable et attentionnée. Rare sont ceux qui soulignent l’importance d’avoir du caractère.
Aujourd’hui, j’en ai eu. Ma colère était juste, je crois. Pourtant, j’ai toujours cette hésitation en moi et ces questions qui me hantent.
- J’en veux à cet homme qui, dans un premier temps, a détourné le regard avant de sortir de sa voiture à son tour, tout en restant derrière sa portière.
- J’en veux à tous ces automobilistes derrière lui qui se sont mis à klaxonner, à partir du moment où je suis sortie de ma voiture.
- J’en veux à la société qui nous a modelé de cette façon, tous.
- Je m’en veux à moi parce que j’ai osé dire non et que je me suis sentie agressée et pointée du doigt.
Et maintenant, on fait quoi ?
Je continue à trembler. Je continue à douter.
Mais j’ai brisé un schéma. Celui qui me disait de rester sage, de me faire petite, de laisser passer.
Et si c’était le début de quelque chose de nouveau ? Le début d’une vie où je n’ai plus peur d’occuper l’espace ? La début d’une société où les femmes n’auront plus à s’excuser de revendiquer leurs droits ?
Je ne sais pas. Et même si je le dis sans réelle certitude : si c’était à refaire, je le referai.
Et vous ? Avez-vous déjà vécu une situation où vous avez osé dire non, avant de culpabiliser en cachette ? Parlez-en autour de vous, partagez vos vécus. Parce que briser le silence, c’est résister.